Cet étonnant Gérard Mulliez
- Publié :
- Modifié :
- Auteur : Bertrand Gobin (Tout droits réservés « Le secret des Mulliez » - Editions La Borne Seize)
De tous les grands patrons de la distribution, Gérard Mulliez, qui fonda Auchan en 1961, est de loin celui qui sera resté le plus longtemps à la tête de son entreprise. « Je ne sais pas si Gérard sera un jour véritablement prêt à partir en retraite, expliquait encore en début d’année un de ses proches. Prendre du champ vis-à-vis de quelque chose auquel vous avez consacré toute votre vie n’est pas une mince affaire. Contrairement à certains dirigeants qui, avant de quitter le monde de l’entreprise, ont pris soin d’assurer leurs arrières, Gérard, lui, n’a jamais vraiment réfléchi à ce que serait son « après-Auchan ». Certes, il a bien un projet de fondation mais tout cela reste encore très flou. Il n’est même pas sûr d’obtenir la RUP (NDLR, la reconnaissance d’utilité publique). »
Pas facile de partager le pouvoir
Tout au long de sa carrière, Gérard Mulliez a revendiqué trois principes fondamentaux qui ont toujours guidé son action à la tête de l’entreprise : le partage de l’avoir, le partage du savoir, le partage du pouvoir. Si pour le premier, via l’actionnariat salarié, ou pour le second (au travers de l’effort de formation), il a su mettre ses idées en actes, en revanche, pour le partage du pouvoir, la copie est à revoir, au moins à titre personnel.
Certes, en 1996, quelques semaines avant le déclenchement de l’OPA de son groupe sur les Docks de France (Mammouth, Atac), il s’était replié dans la position du président de conseil de surveillance, laissant à Christophe Dubrulle, son fidèle lieutenant, la charge du directoire. Mais personne ne fut dupe. D’ailleurs, au cours des dix années qui ont suivi, à chaque fois que des décisions importantes ont été prises, elles portaient manifestement la patte de « Gégé », comme l’appellent parfois les directeurs de magasins, mi-admiratifs, mi-amusés.
Officiellement, pourtant, chez les Mulliez, « le droit au fauteuil est un crime ». Et si Gérard, comme d’ailleurs son cousin Gonzague (Tapis Saint-Maclou), s’est tant accroché à son poste, c’est non sans réelles tensions avec le reste de sa famille. « Bien sûr, il continue d’apporter énormément à l’entreprise, commente un associé, mais en repoussant sans arrêt son départ, il rend chaque jour plus difficile la tâche de son successeur. »
Une extraordinaire cohabitation
Maintes fois repoussée, la succession de Gérard Mulliez illustre toute l’ambiguïté de la relation qu’il entretient avec ses cousins de l’association familiale Mulliez (AFM), la nébuleuse patrimoniale qui contrôle également Décathlon, Leroy-Merlin, Boulanger, Kiabi, Flunch, Saint-Maclou, Pimkie, etc. Cette relation était jusque-là restée entourée d’un vrai mystère. Aujourd’hui, à la lumière des révélations contenues dans « Le secret des Mulliez », on comprend mieux les contours de cette extraordinaire cohabitation.
Contrairement à ce qu’il a pu parfois laisser entendre, le patron d’Auchan n’est pas – et n’a jamais été – le président de la puissante AFM. Certes, il est celui qui a bâti, développé et brillamment barré le plus important des vaisseaux de l’armada Mulliez. Certes, il détient en direct 9 % des titres du groupe. Il n’empêche, tout président de conseil de surveillance qu’il est, il n’en est pas moins « aux ordres » du gouvernement familial.
Sous l’autorité du très discret Thierry Mulliez, un petit-neveu de Gérard, le conseil presse depuis déjà plusieurs années le patron d’Auchan de céder son fauteuil. Non pas tant pour le mettre dehors mais davantage pour garantir un passage de relais sans heurt. Une précaution d’autant plus légitime que l’entreprise, ces deux dernières années, a vu ses parts de marché s’éroder sur l’Hexagone. Surtout, on ne remplace pas au pied levé un homme de cette trempe. Doté d’un grand charisme, l’intéressé a marqué l’entreprise de manière indélébile. Si la culture d’Auchan reste, aujourd’hui encore, si forte, si l’attachement des collaborateurs à l’enseigne y est supérieur à ses concurrents, c’est d’abord le fait du fondateur.
Arnaud et Vianney : deux profils très différents
Pendant longtemps, le patron d’Auchan a cru qu’il parviendrait à imposer au conseil de l’AFM son fils, Arnaud, pour lui succéder. Président d’Auchan France depuis 2003, doté comme son père d’un vrai sens du terrain, le souriant quadra était néanmoins jugé un peu « juste » par les associés familiaux. « C’est pour ça que Gérard a joué les prolongations. C’était une manière de laisser à son fils le temps nécessaire pour mûrir et prendre de l’étoffe
», commente un proche. Une stature qu’il va s’appliquer à bâtir non seulement dans l’entreprise mais aussi en dehors. Les négociations Sarkozy sur les baisses de prix, un lobbying efficace sur le dossier de l’actionnariat salarié, des interviews dans la presse : Arnault monte en puissance.
L’association familiale, pourtant, avait aussi son candidat : en l’occurrence Vianney, Mulliez évidemment. En charge du développement international du groupe, il est considéré en interne comme « intellectuellement très brillant » et, surtout, il aurait démontré sa capacité à faire franchir au groupe un nouveau seuil. En revanche, Vianney est loin d’avoir l’aura de Gérard. En outre, issu du monde la finance - il a démarré chez Pricewatherouse Coopers - il n’est jamais passé par la case « magasin ». Un vrai handicap dans cette famille où l’on ne saurait se lancer dans le commerce sans avoir préalablement tâté de la gondole.
« Chez les Mulliez, tout se fait à fleurets mouchetés »
Depuis l’automne dernier, c’est à un véritable jeu de patience que s’est livré Thierry Mulliez, le président de la structure familiale, pour amener son grand-oncle Gérard à organiser son départ. Une partie des plus délicates et qui a nécessité d’évidentes qualités de diplomatie. Le patron de l’AFM ne pouvait prendre le risque de se braquer avec le septuagénaire. Provoquer une crise ouverte au sommet de l’édifice serait revenu à prendre un risque énorme, en premier lieu pour les actionnaires : c’est qu’Auchan génère à lui seul plus de la moitié des dividendes reversés aux quelque 500 associés familiaux.
« Toute cette négociation s’est déroulée à fleurets mouchetés. Comme toujours chez les Mulliez, les solutions ne savent être trouvées autrement que dans le consensus », explique un intime du clan. Chacune des deux parties a donc fait des concessions. Gérard, tout d’abord, aurait échangé la promesse de son départ contre de solides engagements financiers de la part du conseil familial pour lui permettre de développer sa fondation. Arnaud, de son côté, s’est fait à l’idée de voir ses prérogatives limitées à la France. Comment expliquer, sinon, qu’il vienne d’accepter de prendre la présidence du très politique Pôle de compétitivité alors qu’il y a moins d’un an, il faisait part à Linéaires de sa volonté de ne pas multiplier les fonctions d’administrateurs. Vianney, lui, était prêt. Il avait récemment renoncé à se représenter au sein du conseil central familial. Signe évident qu’un autre mandat l’attendait par ailleurs.