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Vous avez dit mauvaise presse ?

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  • Auteur : Benoît Merlaud

« Le jury eut beaucoup de mal à départager Lidl et Carrefour. Le premier, pour avoir installé 65 caméras de vidéosurveillance dans un entrepôt employant 60 salariés. Le second, pour avoir laissé espionner nombre de ses salariés, en vue de les licencier (150 l'ont été). Lidl l'a finalement emporté. » Ce que Lidl a ainsi gagné, c'est le « Big Brother Award 2005 », dans la catégorie « entreprises ». Le commentaire est bien sûr trop partisan pour être objectif et les promoteurs de ce curieux trophée (qui a son équivalent dans d'autres pays d'Europe) suscitent d'ailleurs délibérément la polémique, afin de gagner un peu de visibilité. Mais si cette « récompense » fantaisiste ne risque guère d’entacher l’image des enseignes concernées, le jury qui s'est prononcé l'a fait sur la base de nombreuses coupures de presse. Des articles et des reportages qui, eux, ont vraiment mis à mal la réputation de la grande distribution.

Six cadres « bien notés » aux prud’hommes

Ces dernières années, le secteur s'est en effet retrouvé sous les feux de la critique, en particulier pour certaines pratiques de management. Rappel douloureux de quelques épisodes médiatiques marquants, parmi d’autres. Juin 2001 : sur Canal +, un reportage de l’émission 90 minutes est consacré au harcèlement chez Auchan. Automne 2003 : des plaintes aux prud'hommes contre Carrefour sont relayées par la presse. Six cadres « bien notés », issus de deux magasins, ont déposé ensemble leur dossier. Un médecin du travail, dans son rapport, les soutient. Le cas est suffisamment rare pour intéresser les médias, même si finalement quatre d’entre eux sont par la suite déboutés. Automne 2004 : c’est « l’affaire » des caissières licenciées pour avoir récupéré des bons d’achat. Plusieurs hypers Auchan du Sud-Ouest sont pointés du doigt, puis un Leclerc de l’Yonne. Suite aux nombreux reportages et pétitions des clients, les dossiers sont réexaminés au cas par cas et plusieurs employées sont réintégrées. Le battage médiatique dure plusieurs semaines, avec une piqûre de rappel début 2006, lorsque les prud’hommes refusent de se prononcer sur les plaintes déposées à l’époque, renvoyant l’affaire devant un magistrat professionnel.

Les photos des licenciés placardées

Depuis l’automne 2005, les choses se précipitent. Deux hypers Carrefour, d’abord, sont à leur tour dénoncés. Le premier, en Seine-Saint-Denis, pour avoir placardé dans les couloirs du service du personnel les photos d’employés licenciés pour vol, avec le rappel des « crimes » commis. Le second, dans le Pas-de-Calais, pour une histoire qui serait hilarante si elle n’était pas aussi désolante. Un samedi soir, après la fermeture de l’hypermarché, trois agents de sécurité restent dans le magasin pour installer discrètement plusieurs caméras de surveillance. Ils diront par la suite avoir agi sur ordre du directeur du magasin, qui aurait ainsi souhaité surveiller le personnel à son insu (une accusation rejetée par l’intéressé). Quoi qu’il en soit, pendant l’installation de ces caméras destinées à se prémunir des vols, l’un des trois agents en a profité… pour remplir le coffre de sa voiture en piochant allègrement dans les réserves du magasin. Et c’est en repartant « fébrilement » chez lui, au milieu de la nuit, qu’il attire l’attention d’une patrouille de police, qui découvre le pot aux roses. Même si toutes les responsabilités ne sont pas encore clairement établies, la presse locale, il va sans dire, a fait ses choux gras d’une histoire aussi rocambolesque. Les clients auront apprécié.

« Journal » d’un médecin du travail

A peu près au même moment, le Canard enchaîné a sorti un dossier spécial baptisé « Comment les hypers gagnent » : 82 pages entièrement à charge contre la grande distribution. Pour rester dans l’ambiance, en novembre, Le Monde publiait quelques bonnes feuilles tirées du « journal » d’un médecin du travail exerçant dans un hypermarché. Ce manuscrit, remis à la journaliste sous couvert d’anonymat, n’était pas vraiment destiné à être publié (secret médical oblige) mais le praticien voulait néanmoins témoigner de qu’elle avait pu constater.
Pour le grand public, les larges extraits repris par Le Monde ont sûrement été édifiants (il n’y a qu’à lire tout le « buzz » que l’article a suscité sur Internet). Il y est question, entre autres, de cadres « gonflés à l’embauche », mais par la suite « épuisés physiquement et moralement ». Les propos qui reviennent le plus souvent ? « Je n’ai pas les moyens de faire tout ce qu’on me demande ; mon chef veut que je me débrouille pour virer ce salarié, mais je ne peux pas, il a des enfants et puis, il ne bosse pas plus mal qu’un autre, alors pourquoi le virer ? »

« Dès qu’un salarié s’approche, je recule »

Les exemples de harcèlement et d’humiliation sont nombreux. Le médecin elle-même se sent en danger. « Plusieurs me mettent en garde : faites attention, « ils » cherchent à vous virer, « ils » vont essayer de mettre un objet dans votre sac ou dans votre poche pour vous accuser de vol […]. Dans le magasin, je ne prends qu’un tout petit sac à main que je tiens près du corps. Je ne porte pas de vêtements amples… Dès qu’un salarié s’approche, je recule. » Ambiance.
Quant à l’anonymat, il ne vaut que pour le néophyte. Dans son manuscrit, elle explique par exemple que le groupe dans lequel elle travaille a racheté une autre enseigne (on est au début des années 2000). Elle évoque même, par la suite, le cas de six cadres portant plainte ensemble aux prud’hommes, dont deux ont obtenu gain de cause…
La coupe est pleine ? Pourtant, l’année 2006 a commencé encore plus fort. France 3 s’est à son tour lancé dans un portrait à charge, en janvier, avec ses « dossiers noirs de la grande distribution » (dans son émission « Pièces à conviction »). Mobilisant, au passage, une belle brochette sur son plateau. Parmi les intervenants : le ministre du Commerce Renaud Dutreil, le président de la FCD Jérôme Bédier ou encore le patron de Système U Serge Papin.

La panoplie du parfait espion

Le volet « social » de l’émission était particulièrement gratiné. Les journalistes se sont appuyés sur les témoignages de deux agents de sécurité « repentants », exerçant autrefois leurs compétences dans des hypermarchés Carrefour. Et les deux vigiles de raconter, avec tous les détails, comment ils passaient une bonne partie de leur temps à piéger les employés pour que les directeurs puissent les licencier plus facilement. Caméras cachées, filatures, infiltrations d’équipes en « sous-marin » : toute la panoplie du parfait espion était étalée sous les yeux du téléspectateur. Les deux vigiles, au passage, avaient particulièrement bien bouclé leur plan médiatique. Confidences dans l’Humanité le jour où l’émission était diffusée, interview à l’AFP et re-belote dans les semaines qui ont suivi, au Figaro ou sur France Inter notamment. L’agent de sécurité qui s’est le plus mis en avant (il tient aussi un blog sur Internet) n’était plus chez Carrefour au moment où il donnait tous ces interviews. Mais il était parti en poste… chez Champion. Autant dire (il s’en plaint lui-même) qu’il a été fraîchement accueilli lorsqu’il a pointé son nez en magasin après l’émission ! Une réaction qui vaut tout de même au groupe, encore, une action en justice de la part du vigile. La grande distribution, au final, est-elle vraiment le pire des secteurs pour être ainsi clouée aussi souvent au pilori ? Pas sûr. Mais les reproches qui lui sont adressés sont pourtant, souvent, justifiés. Fatalité d’un commerce qui vit sous pression ? Les enseignes, en tout cas, malgré les bonnes intentions affichées par les sièges, ont du mal à juguler ces débordements. Serge Papin, qui depuis peu s’ouvre aux médias pour donner une autre image de la grande distribution, n’a pas fini de courir les plateaux télé.

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