Négos annuelles : la distribution a gros à perdre

1 février 2021 - Benoît MERLAUD

Avec la crise, les enseignes remettent la pression sur les industriels pour faire baisser les prix. Les négociations annuelles se passent mal : l’esprit Egalim disparaît et le gouvernement se joint aux fournisseurs pour condamner sans nuance les distributeurs. 

Négos annuelles : la distribution a gros à perdre

Et revoilà la souveraineté alimentaire. L’expression avait été employée par le ministre de l’Économie pour faire barrage au rachat de Carrefour par des Canadiens. Quoique spécieux, l’argument n’avait finalement suscité que peu d’objections. Il refait surface aujourd’hui, à la faveur des négociations commerciales annuelles entre la grande distribution et ses fournisseurs. 

Ces négos se passent mal. Alors que les coûts des matières premières agricoles s’envolent, les enseignes exigent des baisses de tarifs pour se préparer à la guerre des prix, jugée inévitable à cause de la crise économique. Le gouvernement y voit "une rupture du consensus qui avait su émerger des États généraux de l’alimentation" et estime que "cette attitude fait porter un risque sur la pérennité de notre souveraineté alimentaire"

Le retour des appels d’offres

Le risque de mise à mal des producteurs français, cela dit, est réel. La Coopération agricole liste les nombreuses hausses de coûts de l’amont et s’inquiète de la pérennité des filières animales en France. L’élevage avicole serait particulièrement en danger. Même le lait, qui faisait figure l’an dernier de bon lève des EGA, voit ses équilibres menacés. 

"On sent la velléité des enseignes de recourir de nouveau aux appels d’offres pour leurs MDD, alors que les États généraux avaient quasiment mis fin à ces pratiques, s’alarme Damien Lacombe, président du pôle laitier de La Coopération agricole. Certains distributeurs en profitent pour revenir en arrière sur des critères qualitatifs, comme l’absence d’OGM dans l’alimentation animale. Mais les producteurs, eux, ont investi pour monter en gamme !"

La Fédération nationale porcine s’est de son côté étranglée devant une promotion, mi-janvier, défiant toute concurrence chez Système U : des côtes de porc à 1,48 euro le kilo, quand le prix moyen cette semaine-là était de 6,21 €/kg en GMS (enquête FranceAgriMer). 

Les "mauvaises habitudes"

La FNSEA dénonce les dérives d’enseignes qui ont "capté des sommes considérables" grâce à la crise, à la fermeture des restaurants, et se permettent aujourd’hui d’exprimer des exigences "inacceptables". Le syndicat agricole déplore que "les mauvaises habitudes reviennent au galop"

Les enseignes se défendent en pointant des hausses excessives réclamées par de grands industriels, sans lien évident avec l’agriculture française. Elles citent aussi les négociations très avancées avec les PME, signe de relations apaisées : tous les contrats ou presque étaient signés fin décembre chez Intermarché, fin janvier chez Carrefour. 

Les distributeurs, pourtant, n’ont pas le beau rôle dans cette histoire. Conscients de l’affaiblissement du pouvoir d’achat des Français, ils sont obsédés par l’obtention de prix bas auprès de leurs fournisseurs. Tant pis si au passage ils écorchent, plus ou moins discrètement, l’esprit des EGA. 

Un protocole Covid favorable aux GMS

Le gouvernement, c’était prévisible, n’hésite pas à faire les gros yeux aux enseignes. Il est d’autant plus à l’aise pour être sévère qu’il s’est montré plutôt coulant dans son dernier protocole Covid. Tous les rayons "non essentiels" restent ouverts et les hypermarchés sont même les seuls, désormais, à vendre du non-alimentaire dans les grands centres commerciaux. 

À l’issue du comité de suivi des négociations commerciales qui s’est tenu le 29 janvier, le gouvernement s’est étonné de la difficulté des distributeurs à prendre en compte l’augmentation des coûts de production agricoles (tout en reconnaissant des situations contrastées selon les enseignes). "Certains comportements interrogent quant à leur conformité à la loi", a ajouté l’exécutif, qui annonce une intensification des contrôles menés par la DGCCRF. 

Des sanctions bientôt finalisées

"Nous sommes très attachés à la construction des prix en marche avant, à partir des coûts de production, étant donné que pratiquement tous les indicateurs interprofessionnels sont disponibles cette année", précise Bercy. 

Une adresse mail a été mise en place (signalement@agriculture.gouv.fr), permettant d'alerter directement sur tout prix constaté en magasin qui paraîtrait abusivement bas, ou sur tout étiquetage qui serait délibérément trompeur.

"Les distributeurs doivent justifier, le cas échéant, leur refus des hausses de prix proposées. Tous les services qu’eux-mêmes facturent doivent l’être à un prix proportionné, liste-t-on aussi au ministère de l’Économie. Les pénalités logistiques, dont certains avaient fait de façon un peu trop systématique un centre de profit, seront aussi regardées de près."

Plusieurs enquêtes, en outre, ont déjà été lancées concernant des centrales d’achats internationales, ciblant la nature des contreparties réalisées. "Elles vont porter leurs fruits, annonce Bercy, des sanctions seront finalisées prochainement."

 

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