Covid-19 : pourquoi c’est la double peine pour la filière laitière

10 avril 2020 - Agathe Lejeune

Collecter moins de lait en plein pic de production ? C’est la double peine pour les éleveurs dont les revenus vont être impactés en ces temps de crise sanitaire. Les industriels eux, unissent leurs efforts pour écouler le lait, avec pour débouché principal les GMS. Décryptage en trois questions clés.

 

 

Alors que les ventes de beurre et de yaourts explosent, pourquoi incite-t-on les éleveurs à collecter moins de lait ?

 

La filière laitière joue vraiment de malchance. Alors que le printemps est synonyme de pic de production, les éleveurs sont encouragés à produire moins. Un paradoxe alors que les rayons crémerie sont souvent clairsemés.

Dans les faits, seul 42% du lait collecté en France est transformé et vendu dans la grande distribution, les réseaux spécialisés et la vente directe, sous forme de PGC (briques de lait, yaourts, fromages, beurre et crème).

5% de la collecte est dédiée à la restauration hors foyer et collective, qui est pour ainsi dire hors-jeu actuellement. 16% du lait sert d’ingrédient aux industriels et l'on sait que toutes les usines ne tournent pas à plein régime. Reste les 37% destinés à l'export. Là, le bât blesse aussi puisque la situation du fret maritime et les échanges avec la Chine sont bloqués par la crise du coronavirus. La France se retrouve donc avec un pic de production qui correspond à 64 millions de litres de lait sur le printemps et un seul débouché principal : les GMS.

Des courriers envoyés par certains industriels aux éleveurs sont sans appel. « Nous ne sommes pas en mesure de garantir que nous pourrons absorber l’ensemble du lait des producteurs dans les semaines à venir », stipule celui-ci, datant du 26 mars dernier. Pourtant solidaires, les fabricants font face à des difficultés inédites pour réallouer les volumes de lait : les filières fromages AOP subissent des méventes, tandis que les sorties de beurre sont multipliées par trois. Or on ne transforme pas un atelier de saint-nectaire en ultra-frais, par exemple.

 

Les contrats tripartites récemment renouvelés avec les distributeurs pour une meilleure rémunération des éleveurs laitiers seront-ils respectés ?

 

Les négociations annuelles 2020 ont été l’occasion pour les enseignes et les industriels de renouveler les accords tripartites signés en faveur de la revalorisation du prix du lait. Système U, Carrefour, Lidl et Intermarché en tête se sont engagés pour une meilleure rémunération des éleveurs, le plus souvent à hauteur de 380 € les 1000 litres, primes incluses.

Malgré la crise actuelle, les conventions passées sur les marques s’appliquent toujours. Mais les accords ne concernent qu’un périmètre limité, généralement les marques nationales d’un industriel donné. Par exemple, l’accord signé entre Système U et Sodiaal ne concerne que Candia et Entremont. « Nous étions en pleine négociation sur les marques de distributeurs au début du confinement. Si les prix des MDD venaient à baisser, pour des raisons de défense du pouvoir d’achat notamment, ce serait un vrai problème », alerte Jehan Moreau, directeur de la Fnil, fédération nationale des industries laitières. Certains accords tripartites incluent cependant les MDD, comme Lidl et Carrefour avec Sodiaal.

 

Pourquoi les éleveurs seront-ils tout de même moins bien rémunérés en raison de la crise ?

 

Si les contrats tripartites ne sont pas remis en cause, les contrats passés entre industriels et éleveurs prennent une secousse.

En détail, le prix du lait payé aux producteurs tient compte pour partie des débouchés en PGC d’une part, et du couple beurre-poudre d’autre part. En temps de crise comme celle que nous vivons, c’est précisément cette partie poudre qui pourrait faire descendre le prix du lait. Pour rappel, post quotas laitiers et en plein embargo russe, la poudre s’était accumulée par centaines de milliers de tonnes. La Commission européenne était intervenue en rachetant les stocks, revendus en dessous du prix d’intervention.

Pour éviter d’en arriver là, il est donc impératif de réduire aujourd’hui les volumes de lait collecté. Or moins de collecte signifie inévitablement un revenu moindre pour les éleveurs. Les tensions sont fortes entre les industriels qui croulent sous les citernes de lait et les producteurs qui s’estiment floués.

Face à cette situation d’urgence, l’interprofession demande à la Commission européenne l’autorisation de mettre en place un fonds de soutien de dix millions d’euros, à la charge du Cniel. Le budget permettra d’indemniser les éleveurs dans leurs efforts pour produire moins de lait.

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