Entretien avec les dirigeants des groupements d’indépendants

Transmissions : la parole aux patrons

16 novembre 2004 - Propos recueillis par Bertrand Gobin

Quelle analyse faites-vous de la surenchère pratiquée par les groupes succursalistes sur les prix de cession des magasins ?

Yves Bartolomé (Système U) : Je ne vais pas vous dire que nous l’acceptons de bonne grâce, mais nous ne la subissons pas non plus. Même si, à chaque fois qu’un magasin peut être concerné, c’est comme s’il l’on venait nous prendre une partie de notre bien collectif. Quand une enseigne intégrée fait une offre, c’est à nous de répondre de telle sorte que l’associé privilégie la transmission au sein du groupement.

Michel Pattou (Intermarché) : La croissance externe privilégiée par certains groupes succursalistes à coup de millions est une solution de facilité qui nuit à la performance. Je dirais même plus, c’est une forme de panique qui dénote un manque de sérénité de leur part pour combler la perte des parts de marché qu’ils subissent dans leur format hypermarché. Nous avons pu constater que les points de vente qui délaissaient l’enseigne Intermarché perdaient très vite en compétitivité.

Michel-Edouard Leclerc : On a surtout ressenti cette surenchère dans la deuxième moitié des années 90. Il y avait, à l’époque, une réelle volonté des groupes intégrés de déstabiliser les mouvements indépendants. Certains faisaient du ratissage en ligne. Sur les trois ou quatre dernières années, cependant, la pression s’est très largement atténuée. Grâce à l’efficacité des dispositifs sécuritaires mis en place par nos adhérents, on a maîtrisé les flux d’enchères et ce sont les intégrés qui ont baissé les bras. Qui plus est, ceux de nos adhérents qui pouvaient être tentés par l’aventure ont été refroidis par ce que leur ont rapporté ceux qui étaient parti un peu rapidement : baisse de CA, perte de transparence des conditions d’achat, coûts de franchise très élevés, etc.
Est-il envisageable de voir des groupements d’indépendants constituer des holdings afin d’investir dans les reprises de magasins ?

Yves Bartholomé : S’agissant de nos commerces alimentaires, sur l’immobilier, on peut envisager que le groupe s’engage ponctuellement, c’est d’ailleurs ce que nous faisons avec Expan U. En revanche, pour le fond de commerce, il est indispensable que les exploitants soient les propriétaires. Sinon, c’est une sorte de déviation du système.

Michel Pattou : Un groupement comme le nôtre joue pleinement son rôle pour accompagner la reprise des points de vente et permettre aux jeunes adhérents de financer leur projet. Ainsi et c’est une de nos grandes nouveautés pour l’année 2004, nous avons créé un fonds de développement des Mousquetaires qui va contribuer à aider au financement de projets. Ce fonds sera alimenté par les adhérents et leurs sociétés et son capital pourra à terme compter plusieurs dizaines de millions d’euros. Les fonds seront redistribués à 15 % en capital et à 85 % en prêt. Le rachat des actions par l’adhérent est prévu en 10e année.

Michel-Edouard Leclerc : Une petite majorité de nos centrales régionales se sont dotées de sociétés d’expansion. Elles ont pour vocation de reprendre des magasins, à titre temporaire. L’idée est avant tout de gagner du temps, de disposer d’un outil d’intervention, de mécanismes déjà préparés, voire de fonds déjà mobilisés pour aller vite, s’il le faut, et pouvoir éventuellement surenchérir face aux succursalistes. Ensuite, l’objectif est de trouver rapidement un adhérent qui va assurer l’exploitation puis, dans la foulée, reprendre l’immobilier. Actuellement, quatre ou cinq points de vente sont dans cette situation.

Pensez-vous qu’à moyen terme on puisse avoir des réseaux détenus en partie par la coopérative et en partie par les adhérents ?

Yves Bartholomé : En Europe du Nord, c’est un cas de figure assez répandu : une partie du réseau appartient à la coopérative, l’autre reste détenue par les exploitants. Cela existe également en France, dans les secteurs non-alimentaires. C’est par exemple le cas de Mr Bricolage ou de certaines chaînes d’optique. C’est un mode de fonctionnement qui, vis-à-vis des banques, en particulier, permet d’offrir davantage de garanties, notamment lorsque le réseau est en phase d’expansion.

Michel Pattou : Non. L’expérience de Spar aurait tendance à nous confirmer que la coexistence de deux systèmes n’est pas compatible. Ceci dit, la forme de développement que nous avons choisi en Bosnie et en Roumanie démontre que lorsque nous maîtrisons tous les éléments dès le début, cela fonctionne.

Michel-Edouard Leclerc : Ce qui fait que nos magasins marchent bien, c’est qu’il y a une bonne adéquation entre l’intérêt de l’adhérent à agir pour valoriser son patrimoine sur le long terme et la cohésion de l’enseigne qui bénéficie de cet apport d’intérêt. Nous restons très vigilants sur la nécessité de garder cette cohésion. C’est notamment pour cela que nous voulons éviter la création de phénomènes succursalistes à l’intérieur du groupement.

Pour préserver, voire augmenter votre nombre de magasins, ne serait-il pas opportun de laisser ceux de vos adhérents qui le souhaitent devenir propriétaires de davantage de points de vente ?

Yves Bartholomé : Là encore, il faut distinguer le foncier de l’exploitation. Si un associé souhaite investir, pour une durée limitée, dans la reprise de l’immobilier d’un magasin, il peut le faire. Par contre, nous ne souhaitons pas que nos associés exploitent simultanément plusieurs points de vente. Il ne s’agit pas d’une clause statutaire en tant que telle mais cela correspond, néanmoins à une réelle volonté. Le mini-succursalisme ne permettrait pas à l’associé d’apporter son dynamisme simultanément à ses différents magasins. La richesse de notre groupe vient de ses hommes. Si leur nombre se restreint, le groupe rétrécit. L’organisation de notre groupe est de type participatif, fondée sur l’implication des associés. En outre, en accueillant des entrants, nous bénéficions de leurs éclairages extérieurs.

Michel Pattou : C’est déjà le cas aujourd’hui. Bon nombre d’associés de la Société Civile des Mousquetaires sont propriétaires de 2, 3 ou 4 points de vente. Cela ne nuit pas à leur performance et la transmission familiale se fait souvent dans de très bonnes conditions. Au delà, il nous semble que cela n’est plus du domaine de l’entreprise indépendante et que cela nuirait à la notion de proximité.

Michel-Edouard Leclerc : Certes, cela pourrait apporter du chiffre d’affaires mais cela nuirait à l’équilibre des personnes et des rapports de force. Il y a eu des dérogations – des adhérents autorisés à acheter un 3e ou un 4e magasin en attendant de le revendre à un postulant – mais ces autorisations sont données très chichement, et seulement pour servir une option tactique.
Notre priorité, c’est de permettre le renouvellement des hommes et donc de permettre aux jeunes cadres, malgré la loi Raffarin, de créer de nouveaux magasins. Si demain, nous obtenons le toilettage de cette loi (que nous sommes nombreux à réclamer) et que l’on peut alors créer des magasins de 1 200 m2 à 2 000 m2, mieux vaut y faire accéder de jeunes postulants qui renouvellent le sang et la motivation du groupement plutôt que d’en faire le 3e ou le 4e centre de profit d’un adhérent en place.

L’instauration des droits de préemption et autres offres prioritaires de vente n’est-elle pas contraire à l’esprit et aux valeurs du commerce indépendant ?

Yves Bartholomé : Nous avions déjà mis en place le droit de préemption. Au départ, cela avait fait l’effet d’une petite révolution. Il nous avait fallu expliquer notre démarche, en particulier la différence entre l’exploitation du magasin, légitimement transmise par le commerçant, et l’enseigne, qui est un bien collectif. Quand nous avons introduit l’offre prioritaire, il y a quatre ans, nous avons en quelque sorte assorti la transmission de l’enseigne d’un droit de regard du groupement. Le mécanisme a été bien accepté par nos associés.

Michel Pattou : Il faut d’abord savoir que toutes les évolutions contractuelles qu’ont connu les Mousquetaires au cours de leur existence ont toujours fait l’objet de longs débats et ont été approuvées à chaque fois en assemblée générale. C’est toute la démonstration de l’indépendance dans l’interdépendance. Et même si ce n’est pas facile il faut savoir donner un peu de sa liberté pour préserver la force de l’ensemble. Sur un plan purement technique, les adhérents que nous sommes pourraient se reprocher un jour de n’avoir pas imaginé des systèmes de pérennisation de l’entreprise commune.

Michel-Edouard Leclerc : Non. Le commerçant indépendant ne doit sa survie qu’à son adhésion à des systèmes organisés de défense de leur intérêt. Hors réseau, point d’indépendance. Mais la problématique n’est pas d’opposer le droit des individus à la force du réseau. Un réseau qui ne respecterait pas les libertés des individus ne serait plus un réseau mais une concentration. Le débat n’est pas « pour ou contre » les mesures sécuritaires. Il est dans la transparence et la loyauté de ces mesures.

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