EGA : le "chèque en blanc" aux enseignes refait surface

14 octobre 2019 - Benoît MERLAUD

L'UFC-Que Choisir et la Confédération paysanne demandent des comptes aux distributeurs sur la façon dont ils utilisent le surplus de marge assuré par la loi EGA. De fait, l'inflation est de retour en rayon, mais les agriculteurs n'en voient pas vraiment la couleur.

Le "chèque en blanc" symbolique émis par l'UFC-Que Choisir

Le "chèque en blanc" symbolique émis par l'UFC-Que Choisir

C'est le jeu des communiqués de presse et des professionnels de la com. D'un côté, l'association de consommateurs UFC-Que Choisir et le syndicat agricole Confédération paysanne calculent que la distribution va toucher un très gros chèque de 1,6 milliard d'euros, sur deux ans, grâce à la loi EGA. En face, la Fédération du commerce et de la distribution dénonce une étude orientée et crie aux fake news. 

Comme souvent dans ce genre de débat, les deux camps ont (en partie) raison. La loi issue des États généraux de l'alimentation a contraint les enseignes à modérer la guerre des prix, misant ensuite sur la bonne volonté des distributeurs et des industriels pour que le surplus de marge généré "ruisselle" jusqu'aux agriculteurs.

Premier sujet de crispation : le chiffrage de cette marge supplémentaire. En s'appuyant sur les données de Nielsen, l'UFC-Que Choisir évalue à +0,83% l'effet sur les prix du nouveau seuil de revente à perte. C'est l'inflation supplémentaire observée en février 2019, quand la mesure législative est entrée en vigueur.

L'association de consommateurs, en revanche, va un peu vite en besogne en considérant que cette inflation va s'appliquer mécaniquement, sans effet compensatoire ni reports d'achats, durant les deux années d'expérimentation du dispositif. Sur la base d'une consommation alimentaire annuelle des Français de 95 milliards d'euros en GMS, l'UFC-Que Choisir dénonce ainsi une manne de 1,6 milliard d'euros accordée sur deux ans aux distributeurs, dont ni les clients ni les agriculteurs ne verraient la couleur.

Bien loin de l'esprit des EGA

C'est oublier que de nouveaux efforts sont menés en rayon pour atténuer les hausses liées au SRP (celles-ci ne concernent en pratique que les grandes marques les plus bataillées). Toujours selon Nielsen, en septembre 2019, l'inflation en GMS a en réalité été ramenée à +0,3% sur un an. Notamment grâce de fortes baisses de prix sur la droguerie, la parfumerie et l'hygiène : des péréquations certes bien loin de l'esprit des EGA, mais qui profitent au moins aux consommateurs.

En revanche, avec +0,3% d'inflation, les distributeurs touchent encore un joli chèque, de 300 millions d'euros par an. Et cette évaluation ne concerne que le fond de rayon, il faut y ajouter la baisse des promos, elle aussi liée à la loi EGA, dont profitent à la fois les distributeurs et les industriels (les rabais sont moins nombreux et moins généreux). 

En 2017, lors des États généraux de l'alimentation, Emmanuel Macron ne voulait pas signer "un chèque en blanc" sur le dos des consommateurs sans la garantie d'améliorer le sort des agriculteurs. C'est pourtant exactement ce qui s'est passé, dénoncent aujourd'hui l'UFC-Que Choisir et la Confédération paysanne. 

En dessous des coûts de revient agricoles

Entre 2017 et 2019, par exemple, le prix moyen de la viande de bœuf a augmenté de 21 centimes/kg en rayon. Distributeurs et industriels ont capté 11 centimes de cette hausse, les agriculteurs ont récupéré 9 centimes. Le prix moyen payé aux producteurs avait pourtant baissé de 60 ct/kg entre 2013 et 2017. Sur le filet de poulet, toujours selon les deux organisations, les 36 ct/kg d'inflation en rayon ont surtout profité aux distributeurs et industriels (+25 ct/kg), moins aux éleveurs (+9 centimes). Pas de quoi récupérer les 27 ct/kg perdus entre 2013 et 2017. 

De façon plus générale, la Confédération paysanne dénonce des prix de marché, en 2019, toujours en dessous des coûts de revient pour les agriculteurs. Sur le lait, la viande bovine ou les fruits et légumes, par exemple. 

L'association de consommateurs et le syndicat agricole appellent donc de leurs vœux un retour en arrière sur le seuil de revente à perte et davantage de négociations tripartites, qui associent les producteurs à la fixation des prix. Ainsi, et c'est sans doute la faiblesse principale de la loi EGA, que la mise en place d'un dispositif incontestable qui permette d'imposer à tous les stades de la négo des prix agricoles rémunérateurs. 

 

 

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