Braquages : chronique d’une violence devenue ordinaire

Plus d’un par jour. En 2009, la grande distribution, alimentaire et spécialisée, a enregistré 386 vols à main armée (VAMA). C’est 8 % de moins qu’en 2008, mais 30 % de plus qu’en 2007 ! Ces statistiques ne prennent pas en compte les braquages avec violence réalisés sans arme à feu, mais avec des couteaux, battes de base-ball ou matraques. Des actes moins nombreux mais également sur une tendance à la hausse.

« Nous avions enregistré une baisse constante des VAMA depuis 2001, rappelle François Bourguet, responsable de la cellule prévention et statistique à l’Office central de la lutte contre le crime organisé. Toutes cibles confondues, leur nombre avait été divisé par deux pour tomber à 4 466 en 2007. L’augmentation est importante depuis deux ans, surtout pour le commerce de proximité. »

Certes, la grande distribution peut se réjouir d’être sept fois moins touchée que les supérettes, boulangeries ou tabac-presse. Il n’empêche, chaque agression est vécue comme un traumatisme et le phénomène est devenu une vraie préoccupation pour les patrons de magasin.

« 80 % des demandes d’installation ou de modification d’équipement de vidéosurveillance sont motivés par des problèmes d’insécurité, analyse Paul Surand, PDG d’Anavéo, le leader du secteur en France. Ce n’était pas le cas il y a encore cinq ans. La démarque inconnue était la préoccupation majeure et l’insécurité considérée comme un détail. » L’évolution des mentalités et des risques a d’ailleurs incité Anavéo à créer en 2009 des modules de formation sur les risques et la prévention. Ils sont demandés par 40 % des magasins nouvellement équipés.

Autre signe, les relations entre le Ministère de l’Intérieur et la grande distribution se sont resserrées depuis quelques années. « Les pouvoirs publics participent aux réunions de la commission sécurité-sûreté dans le cadre de Perifem*, explique Franck Charton, délégué général de l’association et responsable de cette commission qui se réunit quatre à cinq fois par an. Ces échanges ont été actées par une convention en 2007, même s’ils existaient auparavant. »

1 - Les magasins ciblés

Sans surprise, la cible préférée des voyous est le supermarché, de préférence situé dans une zone isolée. Si elle n’a pas valeur statistique, la « pige » réalisée par Linéaires dans la presse régionale révèle une proportion importante d’Intermarché parmi les victimes. Pas très étonnant au vu de la taille du parc et de la localisation géographique des magasins.

Une part de l’explication vient aussi de leur statut d’indépendants. La sécurité à un coût et les magasins ne sont sans doute pas tous équipés comme il faudrait. D’autant que l’enseigne ne dispose pas d’une cellule sécurité interne jouant un rôle moteur dans la prévention (à l’inverse de Système U par exemple). « Pour être vraiment tranquille, il me faudrait un maître chien, mais je n’ai pas les moyens de me le payer », témoigne ainsi David Leroy, adhérent de l’Intermarché de St Nicolas d’Aliermont (76).

Parce qu’ils sont le plus souvent intégrés dans un centre commercial et surveillés 24 heures sur 24 par des caméras et des vigiles, les hypermarchés sont moins vulnérables. Ils ne sont néanmoins pas totalement à l’abri des braqueurs les plus téméraires. Témoin le Cora de Courrières (62), attaqué juste avant sa fermeture en décembre 2008 par deux hommes armés d’un fusil et d’un revolver, en présence de clients. Les malfrats sont repartis avec un Caddie rempli de la recette du jour, 100 000 €.

2 - Les régions en première ligne

Le palmarès des régions les plus touchées ? « L’Ile de France et le secteur de Marseille, puis selon les années, la région Rhône-Alpes ou le Nord Pas de Calais », détaille François Bourguet. Autant de zones réputées pour leur forte densité de cités chaudes et/ou intéressantes aux yeux des gangsters pour leur proximité avec une frontière.

Situé dans le Val de Marne (94), l’Intermarché de Valenton peut témoigner : il a été braqué plus de dix fois en dix huit mois… « Ces voyous n’ont même plus peur. Maintenant ils viennent et repartent à pied », se désole l’adhérent Antoine Sinopoli, qui a fini par rameuter les médias l’année dernière pour crier son exaspération.

Les statistiques démontrent que la majorité des voyous agit dans un périmètre inférieur à 100 km de leur domicile. « Certains braquent même le magasin dans lequel leur mère fait ses courses », note François Bourguet, comme pour illustrer les propos de l’adhérent parisien.

Exception qui confirme la règle, une bande de la région parisienne a sévi en 2009 dans l’Ouest en ciblant notamment des Super U. « Il suffit qu’un groupe réussisse son premier coup dans une zone pour y sévir plusieurs fois », analyse Thierry Guillard, responsable sécurité-sûreté de Système U Ouest.

3 - Le profil des braqueurs

Jusqu’au début des années 2000, seuls les « pros » du grand banditisme se risquaient à braquer les supermarchés. « Le coup était réfléchi, bien préparé, en général très expéditif et très lucratif », explique François Bourguet.

Les « pros » n’ont bien sûr pas disparu mais préférent aujourd’hui des activités plus rentables et moins exposées, telles le trafic de stupéfiants ou de prostituées. A la place, s’est développée une criminalité de proximité : des équipes « à tiroir » constituées de deux à cinq personnes et fluctuantes d’un braquage à l’autre, qui multiplient les petits « coups ».

Ces caïds agissent sans toujours beaucoup de préparation, en choisissant des cibles de façon très opportunistes. « Pour certains, c’est comme un jeu. Ca peut être un braquage de supermarché, comme un guet-apens de pompiers ou une tournante dans la cité », détaille sans fard François Bourguet.

Certains font même preuve d’un amateurisme déconcertant. « Sur le moment c’est traumatisant car ils sont armés, mais après on en rigole presque tellement ils sont mauvais, explique Kristen Carlon, adhérent à Moussy Le Neuf (77), braqué plusieurs fois. On a vu des jeunes de la cité voisine arriver avec de simples sacs plastique pour ramasser la caisse. Résultat, ils se sont percés parce que la monnaie était trop lourde. Dans ces cas là, ça dure 40 minutes et c’est assez stressant. »

Mais ces amateurs sont finalement plus dangereux que les « pros ». Moins à l’aise, ils sont nettement plus nerveux. L’usage de la violence est aujourd’hui devenu quasi-systématique. Des coups de feu sont parfois tirés, juste pour le plaisir d’effrayer les gens, ce qui était rarissime autrefois.

4 - Leur mode opératoire

Même si les plus inconscients des voyous n’hésitent plus à braquer certains magasins en pleine journée, ils ciblent surtout les heures d’ouverture et de fermeture, en l’absence des clients. « Ceux qui agissent au petit matin prennent le risque de devoir prendre en otage les employés qui arrivent au fur et à mesure, en attendant la personne qui a les clés du coffre », pointe Thierry Huard, patron d’un supermarché à Equemauville (14), qui s’est retrouvé ligoté avec son épouse à l’heure de la fermeture.

Le mode opératoire reste à chaque fois le même. Cagoulés, armés et généralement gantés, les voyous menacent le responsable du magasin, la caissière ou la chef de caisse pour se faire ouvrir le coffre ou remettre le contenu des tiroirs caisse. La prise d’otage d’un patron de magasin à son domicile existe aussi, mais fort heureusement, cela reste extrêmement rare.

Statistiques sur les vols à main armée

200720082009
Toutes cibles confondues447155006171
Commerce de proximité (1)162421792569
Grande distribution (2)295420386

(1) Hors pharmacies et bijoutiers – (2) GMS + GSS

Source : Office central de la lutte contre le crime organisé.

* Association technique du commerce et de la distribution.

Pour aller plus loin

A lire aussi dans le dossier du mois d'avril de Linéaires

- L'interview de Thierry Guillard, responsable sécurité sureté chez Système U Ouest

- Les témoignages de patrons de magasin victimes de braquages et l'analyse d'experts, pour vous donner les armes essentielles en termes de dissuasion, protection et prévention.

Patricia Bachelier

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