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Le drôle de Marché interdit de Carrefour [A. Beautru et B. Merlaud]

21 Septembre 2017
Le drôle de Marché interdit de Carrefour

"Vous êtes privés de milliers de fruits et légumes car la loi interdit la commercialisation de leurs semences. Mais chez Carrefour, ces fruits et légumes, on vous les vend." Oui, parce que bon, en réalité, les faire pousser et les vendre, on peut. Donc... voilà. Vous n'avez pas tout compris ? Imaginez les clients.

C'est en substance le message que fait passer Carrefour avec sa nouvelle animation au rayon fruits et légumes, baptisée "Marché interdit".

Sur le papier, le combat lancé par l’enseigne est séduisant. Le grand distributeur prend la défense de petits producteurs bio qui ne peuvent pas vendre leurs propres semences à d'autres producteurs. Car l'inscription d'une semence au catalogue officiel, sésame obligatoire, est coûteuse (plusieurs milliers d'euros) et donc réservée aux sociétés de plus grande envergure.

Carrefour fait de ce combat un plaidoyer en faveur de la biodiversité, mettant en valeur l'artichaut camu du Léon, le potimarron angélique, le butternut kouign-amann ou encore la tomate kanedevenn. Ce n'est pas un hasard si ces noms fleurent bon la Bretagne : les dix variétés référencées pour le Marché interdit viennent de deux organisations de producteurs bio de la région, qui passent par l'expéditeur Poder Bio pour livrer Carrefour.

C'est là tout le paradoxe qu'il s'agira de faire comprendre aux consommateurs. Carrefour vend des produits "interdits" et le crie sur tous les toits. Il n’y a point de désobéissance civique là-dedans. Les petits producteurs qui ont mis au point ces variétés peuvent reproduire ces semences, les faire pousser, les offrir à des confrères (voire les troquer), mais pas les vendre. Les productions sont donc limitées à des volumes confidentiels, qui s'écoulent sur les marchés de gros ou en vente directe.

10.000 signataires de la pétition

Sur les réseaux sociaux, le buzz fonctionne. La pétition mise en ligne par l’enseigne sur son site et celui de Change.org a réuni plus de 10.000 signataires en moins de 24 heures. "Nous voulons interpeller les pouvoirs publics et agir sur la loi pour que les petits paysans puissent commercialiser leurs semences en circuit court et afin que le catalogue officiel intègre celles-ci", précise Philippe Bernard, directeur partenariat PME et monde agricole de Carrefour France.

En magasin, en revanche, pas sûr que le message soit limpide. Dans la petite quarantaine de points de vente concernés, impossible de passer à côté du dispositif. L’offre est bien balisée, bien que variable d’un magasin à l’autre. Dans le flagship qui a accueilli la presse, à Villeneuve-la-Garenne (92), toutes les références sont présentes et la théâtralisation XXL, avec un grainier et des animateurs.

Ailleurs, l’offre toujours bien balisée, peut être plus courte (trois références seulement vues à Rennes), sous la marque "Graines paysannes". Les produits se substituent aux références bio classiques, le cas échéant. "Les prix appliqués devraient être alignés sur ceux du bio ordinaire", rassure Philippe Bernard. Mais le distributeur n’explique pas non plus à ses clients les qualités supérieures des variétés "paysannes" qui ont justifié leur référencement.

Chez Carrefour, on n’hésite pas à hisser ce projet au même niveau que celui des Filières Qualité Carrefour (en 1992), de l’abolition des OGM dans les produits à sa marque (en 1999) ou encore des gammes sans antibiotiques au rayon boucherie/volaille (2013).

Pour le lancement, 11 hypermarchés de Bretagne et une petite trentaine d’autres points de vente en région parisienne (14 hypers, 12 Carrefour Bio et 1 Market) ont été retenus afin d'écouler les 50 tonnes de marchandises disponibles pour cette première année. Le partenariat avec les producteurs court sur cinq ans minimum et porte sur un engagement de volumes et de prix. La Fondation Carrefour apportera, elle, son aide pour accélérer la recherche et multiplier le nombre de semences paysannes disponibles. Le catalogue de l’enseigne pourrait rapidement compter 30 références.